Louis Portanier et Louise Buisson

 

Lui, c’est Louis, le père, le patriarche. C’est le chef de famille, comme on dit. Quand sa fille Alphonsine lui a annoncé qu’un photographe « de la ville » viendrait dans quelques jours les photographier, lui et son épouse et qu’ils devraient mettre leurs habits du dimanche « pour être beaux sur la photo », il a haussé les épaules, a tourné les talons et a repris sa besogne, ne faisant aucun cas de l’information.

Elle, c’est Louise, son épouse, la mère. Ça ne lui plaît pas, cette histoire de photographie. Elle a l’impression qu’elle va perdre son temps. Il y a tant à faire dans la maison et à la ferme qu’elle trouve saugrenu de gaspiller son temps en broutilles. Une photo ? Pourquoi ? Alors, elle baisse la tête, se dirige vers sa cuisine et reprend la préparation de son pain à la châtaigne, tentant de chasser cette information de sa tête. Sa fille a toujours eu de drôles d’idées. Mais faire venir « un étranger de la ville » chez eux, non, vraiment, ça ne lui plait pas. Avec un peu de chance, sa fille va oublier cette idée ridicule.

Elle, c’est Alphonsine, la fille. Depuis qu’elle a vu des photographies, à la ville, elle ne rêve plus que d’une chose. Coller l’image de ses parents vieillissants sur un bout de papier, figer le temps, garder un souvenir d’eux pour le jour où ils ne seront plus là. Et comme elle est têtue, trait de caractère fortement répandu chez les Cévenols, elle fait ce qu’il faut pour que ce projet aboutisse.

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Quelques semaines ont passé depuis l’annonce d’Alphonsine. Le père et la mère ont oublié cette conversation et ont repris le cours de leur vie. Le travail à la ferme, dans les champs, la maison à entretenir, les repas à préparer pour toute la famille, les animaux à nourrir. Les journées, harassantes, épuisantes, interminables ne sont pas suffisamment longues pour arriver à bout de toutes les corvées. La vie est dure dans les Cévennes mais c’est ainsi depuis bien des générations, et chacun accepte cet état de fait sans se plaindre. Ici, on est robuste ou on meurt. C’est ainsi, c’est la dure réalité de la vie à la campagne.

 Alors, ce soir-là, quand Alphonsine annonce à ses parents que le photographe sera là dimanche et que « ça tombe bien car ils seront déjà endimanchés, pour se rendre à la messe », ils échangent un regard à la fois inquiet et chargé d’incompréhension. Mais devant l’air déterminé de leur fille, ils n’osent rien dire. Le père ne dit rien mais pense : « on verra bien dimanche ». Il se lève de son fauteuil. Il est encore tôt et le soleil n’est pas complètement couché, mais il est fourbu par le labourage des terres : « La mère, on va se coucher » annonce-t-il alors et la mère se lève à son tour et le suit.

Alphonsine leur souhaite une bonne nuit. Ici, on ne s’embrasse pas, on ne manifeste pas son affection par des gestes tendres, pas d’effusion. Non, l’amour se manifeste différemment. On ne le voit pas, mais il est là, on le devine. Alphonsine lance un regard inquiet à ses parents lorsqu’ils quittent la pièce. Pourvu qu’ils acceptent de poser devant le photographe, dimanche. Elle aurait bien aimé que le photographe prenne des photos de toute la famille, de ses huit frères et sœurs mais elle a dû faire un choix. La somme qu’elle va devoir débourser pour une seule photo est déjà considérable alors elle a du faire un choix :  il n’y en aura qu’une, une seule et unique photographie et ce sera celle du père et de la mère. Louis et Louise, posant devant leur maison, pour la postérité.

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Dimanche matin. Le père s’est levé un peu avant le soleil. Il a mal dormi, malgré la fatigue. Cette histoire de photographie le contrarie mais il ne risque pas de l’avouer ; Après avoir avalé à la hâte un gros bout de pain trempé dans un bol de chicoré, il est sorti, comme chaque matin, nourrir les bêtes. Il n’est pas serein, toute cette histoire de photo le perturbe. Quand sa « péquélette » lui a rappelé la visite du photographe, hier soir en lui demandant s’il était toujours d’accord pour être photographié avec la mère, il a hésité. Il voulait dire non mais il a croisé le regard implorant d’Alphonsine et il a senti que c’était important pour elle, que cela représentait beaucoup. Alors, sans vraiment comprendre l’intérêt de la chose, il lui a enfin donné son accord, non pas verbalement, mais d’un léger petit signe de tête. Ici, on ne parle pas trop. On ne dit que le strict minimum, uniquement ce qui est indispensable. Pas de superflu, pas de bavardages inutiles, on ne prend la parole que si l’on a quelque chose d’important à dire. Sinon on se tait.

Tout en trayant les vaches, il pense avec appréhension à la venue de ce photographe, dans quelques heures. Il essaie bien de chasser cette idée de sa tête mais en vain. Il exécute ses tâches, de façon mécanique, telle une routine bien encrée depuis des dizaines d’années. La mère, de son côté est, elle-aussi, inquiète. Comment son image peut être se retrouver sur un bout de papier ? Elle a l’impression qu’on va lui voler une partie d’elle. Mais le père a consenti à se faire photographier alors elle se pliera à ses désirs, comme toujours.

Quand Alphonsine annonce l’arrivée du photographe, un silence pesant s’établit. Sans un mot, Louis et Louise se dirigent vers leur chambre pour se changer et enfiler leurs habits du dimanche. Louis n’a toujours pas envie de poser pour la photo mais il veut faire plaisir à Alphonsine. Ses mains rocailleuses, usées par le travail de la terre attrapent son chapeau et, Louis sort de la maison, suivi de près par Louise.

Jean-Baptiste, le photographe n’arrête pas de parler et Alphonsine l’écoute. Il explique qu’il doit installer son matériel, où il doit se mettre. Cela va prendre un peu de temps. Alphonsine jette un œil vers ses parents. Elle sait qu’ils n’aiment pas attendre, que le temps est précieux et qu’ils auraient une foule de choses à faire avant de partir à l’église. Mais contrairement à ce qu’elle craignait, elle les découvre immobiles, se tenant droits comme des I, côte à côte, fièrement et semblant déjà prendre la pose. Ils ont l’air de prendre l’affaire très au sérieux.

Après de longues minutes, le photographe les informe enfin qu’il va pouvoir prendre le cliché. Louise pousse un léger soupir, croise ses mains sur son ventre, alourdi par neuf grossesses successives, inspire profondément et fixe l’objectif. A ses côtés, Louis se tient droit, son chapeau vissé sur sa tête, les pieds bien encrés dans le sol. Lui aussi fixe attentivement l’objectif. On dirait qu’ils ne respirent plus.

Malgré leurs inquiétudes, ils laissent faire le photographe.  Après de longues minutes, ce dernier les informe qu’il a terminé et les remercie pour la pose. Louis et Louise lui souhaitent une bonne journée et s’éclipsent pour prendre le chemin de la messe. Il ne faudrait pas arriver en retard. Les enfants sont déjà partis devant, les grands ayant pris en charge les plus petits. Seule Alphonsine est restée avec ses parents pendant toute la séance. En se dirigeant vers l’Eglise du village, ils demeurent tous les trois silencieux, ayant l’impression d’avoir vécu quelque chose d’important : leur première photo.

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Aujourd’hui, Louis et Louise ne sont plus là. Ils se sont éteints à huit ans d’intervalle, âgés respectivement de 71 et 72 ans. Alphonsine a précieusement gardé cette photo de ses parents et l’a chéri comme son plus grand Trésor. La photo a été encadrée et a trôné sur le buffet de la pièce commune de la maison jusqu’à sa mort. Alphonsine a légué cette photo à sa fille Louise-Antoinette qui l’a elle-même transmise à sa fille, Maryse, ma mère.

Louis et Louise sont bien loin de se douter qu’un siècle plus tard, leur arrière-arrière-petite fille contemplera cette photo avec émotion, en se demandant pourquoi ils ne sourient pas et pourquoi ils ont l’air si figés. Louis et Louise ne le sauront pas mais, grâce à leur fille Alphonsine, ils continueront de vivre au travers des yeux de leur descendance grâce à cette photo.

Les morts ne sont vraiment morts que lorsque les vivants les ont oubliés (Proverbe Malgache)

 

A Louis et Louise et Louis Portanier, mes arrière-arrière-grand parents, avec toute mon affection